Taquet sous un crâne
6h20. Départ dans 10 minutes. Mine de rien, un coureur à pied, ça met longtemps à se préparer, surtout quand il a acheté tous les accessoires qui vont avec le sport : le camel pack, la montre qui calcule tout sauf les états d’âme, le t-shirt rouge anti-transpirant et le petit short moulant noir (un de mes élèves m’a dit l’autre jour qu’il m’avait vu courir « en slip de bain »... Dignity, always dignity...).
Bon voilà, je suis prêt à partir pour ma « sortie longue ». Comme son nom l’indique, il s’agit de courir longtemps, mais pas trop vite. Pas trop vite, ça veut dire moins vite que l’allure qu’on espère avoir au marathon. Aujourd’hui, la sortie est de 2 heures. C’est plus qu’1h45 (ça c’était la semaine dernière), c’est moins que 2h15 (ça c’est pour la semaine prochaine). Vous me suivez jusque là, ça va ? Psychologiquement ,je sais que je peux le faire (je l’ai déjà fait) et puis la séance de la semaine dernière s’est plutôt bien passée. Et puis Michel va m’accompagner jusqu’au rond point Vidal (septième kilomètre). D’ailleurs le voici.
6h30. Nous partons tranquillement sur la route de Montjoly, dans le petit matin frais du premier mai. Les vendeurs de muguet se sont à peine installés ; il est encore tôt, la route est dégagée. Après 10mn d’échauffement, nous adoptons l’allure ad hoc, c’est à dire 5’10-5’15/km, environ 12km/h, en parlant de choses et d’autres, mais surtout de sport. « On est bon, là ? » me demande régulièrement mon camarade, en lorgnant sur ma montre, soucieux de garder la bonne allure. On en devient accro, à la technologie ! « au p’tit poil », réponds-je fièrement en jetant un oeil de connaisseur sur ma Garmin (dont je n’utilise que 50% des capacités).
7h10 : Arrivés au rond point Vidal, Michel fait demi-tour et me laisse tout seul. Comme il prépare un triathlon longue distance (genre un truc de malade qui fait mal), il n’a pas besoin de courir aussi longtemps que moi. Tout seul, ouai, mais pas de problème pour l’instant. D’habitude, quand j’arrive à Vidal, je me dis que le reste c’est du bonus : un petit aller-retour sur la route de dégrad des cannes et je repars chez moi.
Sauf que là, en fait de petit aller-retour, je me rends compte que pour atteindre les 2h, il va falloir que je me tape la route du dégrad en intégrale. Et cette route, elle n’est pas folichonne, croyez-moi. Sous un ciel voilé, sans vent, on court sur le bas côté avec des automobilistes qui se prennent pour des pilotes de formule 1. Le décor : des arbres, du vert, mais aussi des usines, des entrepôts et des entreprises. On croise plus de chiens errants que de voitures. Mon allure et mon moral en prennent un coup.
7h30. Me voici au dégrad. Je ne suis pas très motivé pour repartir mais pas le choix. Il y a des jours comme ça où on n’est pas au top. Je commence à avoir de petites douleurs éparses aux guiboles, dont une au genou. Putain, c’est peut-être comme ça que ça commence... Jusqu’ici j’étais épargné par les blessures. A tous les coups mon genou a atteint son point critique, il est en train de se désagréger à chaque pas. A tous les coups je vais être obligé d’arrêter définitivement la course et tout le reste. Quel sport on peut faire sans les jambes ? Je vois déjà le topo : le médecin, les radios ; la tête grave du mec en blouse blanche regardant les radios, qui dit : « Je reviens dans 5 minutes. »
7h40. Il faut que j’arrête de penser à mon genou. Allez, les douleurs, ça fait partie de la course. En fait si ça se trouve c’est rien... Oui, en fait c’est sans doute rien. Mais bon, j’ai un peu mal quand même... L’autre jour un ancien triathlète m’a dit qu’il avait été obligé de cesser tout sport à cause de ses genoux. La vache. Est-ce qu’en j’en suis déjà là ? Et mes chaussures neuves ? J’ai l’impression qu’elles n’amortissent plus rien ! 100 euros la paire, putain d’arnaque !
7h45. Dans un an, c’est sûr, je suis dans un fauteuil roulant, avec un ventre énorme, en train de ne plus faire du sport. C’est horrible. Oui, mais bon il y a plein de gens qui ne font pas de sport et qui s’en portent très bien. Il va falloir que je me résigne... Aaargh... !
7h50. De retour au rond point Vidal. Ca va mieux. Qu’est ce que cette route était pénible et glauque ! Je gravis la côte qui m’emmène au bourg de Rémire sur un bon rythme. En fait je l’aime cette route-ci. Elle est moche, il y a plein de voitures, mais je commence à la connaître sur le bout des doigts : le chinois avec les brésiliens, la ligne droite d’Eco Max, là c’est chez Jérôme, le 8 à 8, le bowling. Ca ne vous dit peut-être rien, mais bon, à côté de la longue monotonie du Dégrad des Cannes, c’est un petit paradis. Tiens, et mon genou ? Ah ben ça va mieux, tiens...
8h. J’ai retrouvé la pêche et le rythme. Je suis à 5’10/km. Dans une demi-heure je suis à la maison. Je pourrais presque y aller les yeux fermés. Je me dis que les méandres psychologiques dans lesquels je me suis égaré depuis une heure trente feraient un bon objet d’article pour le site des taquets. Comment je pourrais l’intituler ? On verra ça plus tard. Il faudrait que je parle de la chaise roulante, du médecin, ça ferait pas mal et puis je conclurais par une phrase choc, genre : « un marathon ça se court d’abord dans la tête » ou un truc comme ça. Ouai, très bon.
8h30. Me voici arrivé : j’arrête ma montre à 02h00’00’’. C’est bon, ça ! La semaine prochaine, j’ajoute 1/4 d’heure... Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour s’entraîner pour les 42 kilomètres de St Laurent (le 7 juin au fait, si tout va bien) ! Ca promet encore pas mal d’heures à cogiter sur la nature fragile du corps humain (en tout cas du mien !).
Car si vous ne l’avez pas encore compris...
« Un marathon, ça se court d’abord dans la tête. »
Laurent

